A l’intersection des arts vivants et numériques, ausculter les mystères et mutations de l’existence humaine 3.0 :

Parce qu’on passe plus de temps à zoner sur les espaces virtuels des réseaux sociaux que sur les places publiques de type physique,

Parce que si dans les années 80 on parlait encore politique dans les réunions de famille, aujourd’hui, les discussions informatique ont pris le pouvoir,

Parce que nos rapports à la technologie ressemblent de plus en plus souvent à celui de corps passifs face à des écrans omniscients,

Parce qu’internet est un des outils culturels les plus incroyables qu’il nous ait été donné d’inventer, et un outil de surveillance absolument redoutable,

Parce que les éléments qu’on confie au réseau des réseaux sont consciencieusement stockés à des fins plus ou moins obscures,

Parce qu’à force de mondialiser l’information, le web est devenu un acteur géopolitique majeur au code de conduite fluctuant,

Parce qu’une poignée de multinationales transforment leurs choix industriels en investissements qui orientent nos cultures, façons d’être, et modes de vie,

Parce qu’à chaque fois qu’on fait un IRM ou un scanner, on confie nos corps à une machine qui nous dépasse,

Parce qu’on délègue un nombre croissant de nos fonctions cérébrales et motrices à des microprocesseurs que l’on voudrait sans failles,

Parce que la pratique intensive du browsing par hyperlinks nous rend beaucoup moins aptes à la lecture d’à la recherche du temps perdu,

Parce que depuis l’avènement des capteurs de mouvement, on transforme tous les jours nos corps en joysticks, et nos chirurgiens en robots,

Parce qu’en nous simplifiant la vie, les outils d’intelligence artificielle simplifient aussi nos cerveaux, altérant joyeusement nos connections synaptiques,

Considérant le C++ comme une langue vivante, et la synesthésie entre arts vivants et arts numériques comme le meilleur moyen de convoquer les enjeux 3.0 qui conditionnent déjà nos existences,

Le Clair-Obscur s’est donné pour mission d’interroger les liaisons sulfureuses
de l’humain et de la machine, dans leurs rapports de dépendance et connivence.

 

PRE-REQUIS

Pré-requis #1 : Une création du Clair-Obscur est un objet multiformes. Elle peut se développer à coups de prototypes et version bêta, 1, 2 ou 3, s’enrichir de satellites, se présenter comme une constellation de modules qui se répondent, se prolongent, s’interconnectent, et vivent une vie indépendante.

Pré-requis #2 : Le Clair-Obscur ne fait pas dans le pluri ou multi-disciplinaire. Mais se positionne sur le terrain de la synesthésie, où ses recherches sonores, (audio)visuelles, plastiques, théâtrales et chorégraphiques se greffent pour créer une forme d’art total indissociable, à la lisière de l’installation et de la performance. Pré-requis #3 : Travaillant à la conception de machines infernales qui dialoguent impérieusement avec l’humain de chair, Le Clair-Obscur détourne avec un malin plaisir des objets commercialisés et marketés, pour produire des dispositifs immersifs, provocants sur le fond et minimalistes sur la forme.

Pré-requis #4 : Les créations du Clair-Obscur sont des objets plastiques et scéniques qui portent en eux leur propre critique. Privilégiant l’expérience sensible à la dénonciation frontale, les projets ne se livrent pas avec texte, sous-texte, et code HTML. Ils interpellent.

 

Le Clair-Obscur, de la métaphysique aux enjeux de l’homme-machine

Le Clair-Obscur avant @…
Quand il crée le Clair-Obscur en 2001, Frédéric Deslias est déjà très multi-tâches. Il sort de l’université de Caen (en arts du spectacles) et d’un bac d’électronique, compose déjà de la musique pour le théâtre ou la danse, et s’associe à une plasticienne, (Nathalie Catteau) avec l’idée de s’emparer d’un texte un brin sombre : Les aveugles, de Maeterlinck. Le cœur de cible de la compagnie ne place pas encore le curseur à l’ère 3.0 de la condition la condition humaine, mais les germes esthétiques et métaphysiques sont là. Avec Entre Intérieurs, le duo orchestre une « quête de la lumière », via la mise en scène d’une machine de mort absurde : un lit d’hôpital qui se transforme en énorme insecte métallique pour se refermer sur la plas- ticienne-performeuse, incarnant à elle seule les 12 aveugles égarés de Maeterlinck face au spectre de la grande faucheuse. Repéré par le Workcenter Grotowski et le Centre Dramatique National de Normandie, Le Clair-Obscur creuse alors une veine expérimentale sensorielle et multimedia qui le mènera des écrits de Sarah Kane aux frontières du numérique et du vivant.

Texte, fantômes et vidéo (cycle Sarah Kane)
« Mon rapport au texte est toujours passé par la nécessité. Il y a des textes qui “nous choisissent“, nous tou- chent profondément, qu’on n’arrive à exorciser que par le plateau ». Pour mettre en scène Manque (Crave), de Sarah Kane, Frédéric Deslias passe par le solo (deux prototypes avec voix fantomatiques spatialisées), pour arriver au quatuor : un oratorio électronique, forme chorale et plastique à tonalité introspective, où deux hommes et deux femmes adossés à des socles lumineux portent une mémoire évanescente à quatre voix. De ce poème radical écrit par Sarah Kane un an avant son suicide, naîtra une nécessité pour le Clair-Obscur : entrelacer les matières son, lumière et vidéo pour architecturer des espaces mentaux détachés de principes narratifs, sculpter la matière mouvante (en improvisations collectives) pour bouleverser les lois de la perception. Et peupler ces espaces de fantômes, présences visuelles ou sonores énigmatiques et cathartiques, qui in- carnent ce que le théâtre a toujours été pour Frédéric Deslias : « Une résurgence de la voix des morts, d’un passé, d’une mémoire, d’une époque, qu’on fait revivre au plateau. »

Voyages intérieurs et espaces mentaux (cycle Hermself)
Le triptyque Hermself (2007-2012) se construit ainsi, à partir d’une trame musicale et d’un tunnel de lumière, non-lieu d’un au-delà cristallisé par nos imaginaires, et espace de projection au sens large, où les traces de Manque viendront résonner sur un corps dansant. Avec H1RMS1LF (partie 1), la performeuse Sandra Devaux se laisse dériver comme dans un rêve suspendu, partir, mourir d’amour peut-être, sur une mélopée de chuchotements au masculin. En contrepoint, H2RMS2LF (partie 2), transforme le tunnel en gouffre infernal et dantesque, et les fantômes en ombres évocatrices d’un imaginaire horrifique. Là, dans une obscurité ponc- tuée de lumières diffuses qui joue sur nos seuils de perception rétiniens, Laura Simi, danseuse sourde de la compagnie Silenda, laisse son corps basculer dans une danse impulsive et hypnotique. Avec H3RMS3LF (partie 3), le tunnel s’incarne à travers une voix synthétique, et voit (re)naître Sébastien Laurent en être primitif, qui, (ré)apprivoisant les voies de l’humain, trouvera son échappatoire.

Le Clair-Obscur depuis @…

Machineries de spectacles et relations homme-machine
Sans le formuler forcément, le Clair-Obscur s’est toujours confronté à de puissantes machineries de spectacle. Le principe se radicalise avec le tunnel d’H3RMS3LF, où l’espace testamentaire de Sarah Kane finit par incarner l’idée même de machine… La machine, omnipotente, fascinante, dévorante, face à un être humain plus ou moins dépassé. Elle sera au cœur du cycle @ alors imaginé par Frédéric Deslias, marqué, entre autres, par un article qui fit le tour des réseaux : « Est-ce que google nous rend idiot ? »(1). Impensable, dès lors que Le Clair-Obscur use et abuse des outils du multimédia, de ne pas creuser la façon dont nos corps et modes de pensée sont conditionnés par ces outils.

Dispositifs immersifs, consentement et médiatisation du corps
Pour en dérouler les enjeux, les principales pièces du cycle @ mettent en scène des laboratoires. Où l’homme (démiurge) joue avec la machine qui prendra le contrôle sur l’homme (cobaye) qui tentera – ou non – de dé- jouer la machine. Car les « sujets d’études » de ces laborantins sévissant derrière une vaste régie d’écrans, consentent souvent avec un bel enthousiasme à l’expérience qui consistera à virtualiser, scanner, électriser, stimuler, connecter leurs corps et cerveaux dans des univers systématiquement aseptisés. Libre aux « esprits chagrins » de questionner dans la foulée le bien fondé de rituels technologiques visant à faire danser des danseurs malgré eux, traquer des silhouettes, ou médiatiser via Facebook les états émotionnels d’un corps reclus… Voire d’interroger par capillarité les choix industriels qui ont contribué à fédérer nos visions du progrès autour d’extensions parfaites faisant passer le seul corps humain pour obsolète ?

Outils marketés, fab/hack labs et esthétique du bug
Pour se réapproprier des modes de pensée non assujettis à « la façon dont des ingénieurs ont conçu des systèmes d’exploitation », le noyau technique du Clair-Obscur a resserré ses rangs autour des fab labs et communautés open source. Depuis, Frédéric Deslias (metteur en scène, artiste sonore et visuel, et de plus en plus programmeur), Nohista (artiste audiovisuel), Gaël L. (hacker/plasticien) et Jean-Noël Françoise (com- positeur) s’emploient à détourner, reprogrammer et synchroniser avec leurs différents médias des objets es- sentiellement marketés, de la kinect aux instruments de musculation sans effort, en passant par les outils « méditatifs » dédiés à la pratique du yoga assisté par ordinateur. Ils ne manqueront pas, ensuite, d’incorporer à leurs systèmes DIY de micro-dérèglements, glitchs et autres bugs, pour humaniser la machine dans ses moindres imperfections.

Et après ?
« Quelque part, avec @, on met en scène une démonstration de la machine par elle-même. Plus la machine est puissante, et plus elle tourne à vide, plus ça souligne l’espèce de fuite en avant du tout numérique. Et le fait qu’on ne sait pas vraiment où on va avec ça. » Pour Frédéric Deslias, la page @ ne pourra être tour- née qu’après un parcours du spectateur, lorsque les différents modules et satellites se trouveront réunis dans un même espace-temps. Une forme de méta-représentation pour aborder, à l’image du web, les enjeux d’une méta-machine exponentielle. « Si l’on considère le temps passé derrière des écrans, on est les premières victimes de ce qu’on fustige, c’est toute l’ambivalence de ce projet. Il est fort possible qu’après @, je m’engage dans des projets écologiques et botaniques. » C.B.

(1) Article de Nicholas Carr, auteur spécialisé dans l’analyse des cultures digitales, publié en 2008 dans la revue The Altlantic.

Cathy Blisson